[Kitetoa, les pizzaïolos du Ouèb

Les liberticideurs liberticident, les militants militationnent...

Les gouvernements imposent de nouveaux textes. Les militants militent. C'est un peu le cycle de la vie. Le yin et le yang. Dans le cas d'Internet, les gouvernements qui ne comprennent pas grand chose à ce bidule ont une très fâcheuse tendance à faire voter de nouveaux textes de loi là il n'y a besoin de rien. L'arsenal législatif est déjà assez fourni pour répondre à la majorité des problèmes qui peuvent apparaître avec l'arrivée de ce réseau informatique. Face à ces tentations régulatrices, les militants de tous bords tentent de préserver la "liberté d'expression". C'est un gentil folklore auquel on s'habitue. Cela revient par vagues une fois par an à peu près. Pour la presse, et particulièrement pour les journalistes spécialisés, c'est un marronnier. Mais pas un marronnier bateau, comme "le salaire des cadres", "Où fait-il bon vivre en France" ou "Le vrai pouvoir des francs-maçons". C'est un vrai sujet qui leur tient à coeur. Comme si leur vie allait être bouleversée par les textes forcément "liberticides" des gouvernements.

La volonté régulatrice des gouvernements de la planète s'explique facilement. Initialement, il y a une incompréhension totale des enjeux techniques liés à l'explosion des nouvelles technologies. Le législateur n'y comprend rien et il n'est pas aidé par les journalistes qui ne s'attachent généralement qu'à quelques thèmes : e-commerce, pirates informatiques, sexe, pédophiles et nazis. A lire les articles de l'année 96 par exemple, les ministres comprennent qu'Internet est une zone de non-droit dans laquelle les pirates sont rois, empêchant de libre-commercer en paix tandis que les nazis et autres fous du sexe débridé se laissent aller à leurs délires respectifs en toute impunité. Pire, le concept de cyber-guerre fait son apparition aux Etats-Unis où militaires et autres barbouzes estiment qu'il s'agit d'un bon épouvantail, en remplacement du péril rouge. Et les bon épouvantails, ça génère de gros budgets annuels. Pour mieux lutter contre eux... Un vrai cercle vicieux... La presse relaye des fantasmes qui effraient tout le monde, les dirigeants de la planète sont persuadés que l'opinion publique réclame un cadre législatif ferme pour ce nouveau Far West qu'est le Net, ils proposent des lois tandis que quelques juristes isolés et bien moins écoutés que les faux spécialistes auto-proclamés du Web tentent de faire comprendre combien il est inutile de légiférer (il existait déjà suffisamment de textes applicables au Net), surtout dans un domaine aussi mouvant que ces technologies. Le paysage risque de changer et les lois risquent d'être vite inadaptées car s'attachant à des points de détail.

Internet est une photocopie du monde réel. Le réseau n'invente rien. Le e-commerce n'est qu'une transcription sur un réseau informatique de la vente à distance. Les serveurs Web ne sont au choix qu'un espace privé ouvert au public ou des plaquettes marketing. Le mail est un échange épistolaire. Bref, rien de bien neuf sous le soleil. Pour les nazis, il y a des textes sur l'incitation à la haine raciale, pour les pédophiles il y a également des textes ad hoc, pour les gens qui arrosent le web de pornographie pourtant interdite aux mineurs, il existe également des lois bien faites. Restent les pirates qui sont difficiles à punir car il est nécessaire pour cela de trouver comment photocopier le shmilblick. De fait, s'il est décidé que le piratage d'une page web est un graffiti, difficile de punir cela de deux ans de prison. Alors on parle de milliards de dollars de pertes ou de manque à gagner. Une fois ce sera un Denial of Service à un ou deux milliards de dollars (un chiffre fantaisiste qui fera quand même la Une du Monde), une autre, ce sera les milliards de manque à gagner des majors en raison de l'apparition de Napster (made in w00w00). Comment calcule-t-on un manque à gagner? Avec des estimations? Qui sont comme leur nom l'indique des chiffres flous? Le pirate deviendra vite la bête noire justifiant toutes sortes de projets visant à mieux "encadrer" le Net. Mais qui en fait permettent surtout de créer un cadre judiciaire bien plus lâche que celui de la "vie réelle". Les services de police y évolueraient (si tous ces textes étaient adoptés, et dans l'esprit de nos gouvernants) en toute tranquillité, avec des pouvoirs nettement accrus.

Mais il y a un hic.

Ce réseau est par nature international. Si la police risque d'avoir les mains libres dans son pays, il n'en va pas de même lorsqu'elle voudra aller voir qui a utilisé telle machine dans tel autre pays pour attaquer le pauvre site à dix millions d'euros (ben oui, quoi? Une charte graphique ça coûte cher, ne parlons même pas de la "navigabilité"...) de telle ou telle entreprise locale. Il faut alors des textes ouvrant la voie à une coopération internationale. Ils seront proposés et acceptés par des instances peu "légitimes" dans ce rôle comme le Conseil de l'Europe. Pourtant, il y a un gouffre entre les textes et leur application. Un policer français est encore loin de pouvoir appeler un homologue américain pour savoir qui est le propriétaire véritable de telle ou telle machine utilisée à des fins peu légitimes et de recevoir une réponse satisfaisante...

Face à cette déferlante de projets de textes, il y a toujours eu les militants. Il s'opposent à cette volonté de contrôle du Net. C'est pour eux une noble lutte pour la protection de la liberté d'expression. C'est tout au moins l'une des justifications qui revient le plus souvent. Jusque là tout va bien. Par ailleurs, il faut toujours un contre-pouvoir lorsqu'il existe un pouvoir. Non? Alors il semble utile qu'il existe des militants de la "privacy", de la "liberté d'expression" et de toutes ces choses sans lesquelles ni vous ni moi ne pourrions nous exprimer comme nous le faisons sur le Net... Enfin presque. Qui serait assez stupide pour critiquer la puissance d'un syndicat? Sans cette supposée puissance, c'est le pouvoir qui lui fait face (le Médef par exemple) qui, très rapidement se laisserait griser par sa propre force et commencerait à faire des choses engendrant les bases d'une révolte à venir et bien plus violente qu'une petite grève. Vous me suivez? Conclusion, les gouvernements "démocrates" qui imposent des lois plus dures dans le cyber espace que dans le monde réel devraient se réjouir d'avoir en face d'eux des militants de la cyber démocratie. Ils sont un contrepoids utile pour tous. Pour les internautes comme pour les gouvernements qui risqueraient, sans leur présence, de se prendre un coup de cyber batte de base ball dans quelques années.

Ceci dit... Le cyber militantisme visant a assurer la liberté d'expression fait doucement sourire si l'on prend le temps de s'y attarder.

La dernière action en date consiste à lutter contre la loi sur l'économie numérique (LEN). Il faut en convenir avant d'aller plus loin, cette loi est une énième connerie pondue par un gouvernement et des députés ne comprenant rien à Internet en général et aux nouvelles technologies en particulier. Une analyse point par point démontrant le non intérêt de ce texte est tout à fait possible mais fastidieux. Et comme ce sera encore un de ces textes aussitôt voté, aussitôt oublié, il n'est pas utile de se livrer à cet exercice. Mais revenons à nos militants. Les voilà en lutte contre "la LEN fétide" qui "pue". Le niveau monte. Pour être pris au sérieux, il n'y a pas mieux que de se lancer dans des jeux de mots de grande qualité. Mais le plus drôle, ce ne sont pas les jeux de mots autour de la LEN. Non, c'est leur action de boycott de la Fête de l'Internet. Nos militants démontrent ainsi leur inculture. Comme pour les con sultants, les politiques ou les experts auto-proclamés du net, ils ne connaissent rien à l'histoire de ce réseau depuis son arrivée en France. Pour eux, tout commence lorsqu'ils sont arrivés, eux, en ligne. Et se limite à leur champ de vision de l'époque. je surfais avec Club-internet à 28,8 kbit/s et déjà, je militais dans les forums de discussion pour la liberté d'expression sur le Net. Echelon était déjà une grande menace et nous avons fait reculer le démon avec nos cyber-actions. De vrais warlordz... Douze ans d'âge mental...

Ils ne savent visiblement pas que sans la fête de l'Internet, sans son concepteur, le Net ne serait probablement pas ce qu'il est aujourd'hui. Et oui, messieurs-dames, que cela vous plaise ou non, le Net a finalement pu exploser en France en raison du lobbying d'un homme qui travaillait pour une des grosses banques de ce pays. Pour un observateur averti qui a toutes les informations en main, il faut dire que l'on atteint là le sommet du ridicule. Un peu comme si les récents convertis du libre se mettaient à cracher sur Stallman. La comparaison peut paraître hasardeuse, mais dans l'absolu, elle ne l'est pas. La grande majorité de ces cyber-militants de la liberté d'expression ne savaient pas qu'Internet existait en 1995. Ni même peut-être l'année suivante. A l'instar d'un militant politique tout frais, leur culture "politique" (en l'occurrence, leur culture cyber) est un peu courte... Ils n'étaient pas là en 1994/1995 pour écouter M. Damlamian dire qu'Internet ne marcherait jamais en France parce que nous avions le Minitel (sous entendu: il n'est pas question de remplacer un système qui marche, c'est à dire une vache à lait). Ils n'ont pas trop d'idée sur ce qui a bien pu infléchir la position de France Telecom vis-à-vis d'Internet. En tout cas, pas simplement la pression militante...

Que veut-on défendre et contre quoi lutte-t-on? Il s'agit de sauver la liberté d'expression? Elle est là. Personne ne peut vous empêcher de vous exprimer sur le Net. Par sa nature même, il est possible de publier un papier sur un serveur américain si le sujet abordé est tabou en France. Ne parlons même pas de l'utilisation de proxies anonymes. Qui plus est, si l'on respecte les lois en vigueur (pas de diffamation, d'incitation à la haine raciale, pas de pédophilie(*), etc.), il est peu probable qu'il soit difficile de s'exprimer. Comme dans la vie réelle, si je ne chie pas sur mon voisin, je n'aurai pas d'ennuis... Militant comprendre?

Il s'agit de lutter contre le fichage, le filtrage, l'alourdissement des droits de propriété intellectuelle? Merveilleux. Et pourquoi pas de lutter pour un droit à l'utilisation de la cryptographie? Depuis des lustres, tout le monde:

  • sait contourner le filtrage des fournisseurs d'accès
  • télécharge et refile à ses copains les musiques et autres films
  • utilise les moyens innombrables permettant d'anonymiser son surf ou ses mails
  • utilise la cryptographie quand bon lui chante avec le niveau qui lui plaît.
  • Rien de neuf. Et rien ne changera. Pour la simple et bonne raison que ces textes qui énervent tout le monde, et Kitetoa.com en premier, ne seront jamais applicables et donc, jamais appliqués.

    Un rien de maîtrise de soi et de culture cyber ne nuirait pas à certains militants et augmenterait utilement leur crédibilité.

    (*) Le web indépendant est parfois très accommodant avec les pro-pédophilie.

    Kitetoa