[Kitetoa, les pizzaïolos du Ouèb

Constitution européenne: générateur de connerie© automatisé

Chose peu commune, cela fait deux numéros de suite d'un journal, Le Monde diplomatique, dans lesquels je trouve des articles qui m'intéressent particulièrement et que je trouve à la fois particulièrement bien documentés et bien argumentés. Le premier abordait le pathétique problème de la délocalisation de la torture par les Etats-Unis. Le second évoque les media en campagne (le lien pointe vers un résumé de l'article) pour le « oui » à la constitution européenne. Dans ce dernier article, Serge Halimi a relevé quelques citations qui méritent le détour. Il n'y a que quatre explications à de telles sorties.

1) leurs auteurs sont sincères et leurs déclarations sont à prendre tel que, au premier degré (et ils démontrent l'idée qu'ils se font de la démocratie et de ceux qui y participent),

2) leurs auteurs sont de très mauvaise foi, ce qui les pousse à dire des idioties (et c'est dommage parce que leur position devrait les inciter à un certain recul et à une certaine honnêteté intellectuelle vis-à-vis de leurs lecteurs),

3) leurs auteurs sont tellement idiots et aveugles qu'ils en arrivent à de telles extrémités (mais j'avoue ne pas pouvoir me résoudre à une telle idée).

4) leurs auteurs sont favorables à un vote disons, de type capacitaire (ce qui pourrait expliquer et donner un autre sens à leurs déclarations)

Prenons ces déclarations dans leur ordre d'arrivée dans le papier du Monde Diplomatique.

Notre ami Alain Minc, à qui nous avions déjà consacré quelques lignes sur ce site ouvre le bal en évoquant la dénomination du texte sur lequel nous sommes appelés à voter: « C'est précisément cette dénomination qui a empêché une ratification par la voie parlementaire. Le référendum est pareil à une « vérole » antidémocratique que la France aurait propagée dans l'ensemble de l'Europe ». La phraséologie vous rappelle quelqu'un? Moi oui.

On l'a compris, ce partisan du « oui » a des arguments solides qui traduisent une profonde agitation d'au moins l'un des hémisphères de son cerveau.

Claude Imbert, fondateur et éditorialiste au Point est plus subtil. D'après vous, le peuple, il veut quoi? Lire la constitution ou se biturer? Se biturer bien sûr: « un système de démocratie représentative eût été plus prudent. Vous avez un garçon qui bosse toute la journée dans une usine à côté de Nancy. Il rentre tard le soir. J'aime autant vous dire qu'il a envie de boire une bière, il ne va pas regarder la constitution dans le détail. A quoi ça sert les Parlements? ». Claude Imbert s'interroge a juste titre. Il est possible (mais pas certain) que le garçon en question préfère aller boire une bière après sa journée d'usine plutôt que de s'adonner à une analyse du texte, en le comparant à la constitution française et américaine tout en gardant un oeil sur le texte allemand parce qu'il a un petit côté fédéraliste pas inintéressant, en l'espèce. Il faut dire qu'il est préférable de boire une bière que de choper la « vérole antidémocratique », hein?!

Mais l'éditorialiste du Point oublie quelque chose. De se demander pourquoi notre bon représentant du peuple fantasmé par ce journaliste forcément proche dudit peuple préfère boire un coup en sortant de l'usine... Peut-être parce que c'est la énième fois qu'on lui promet un avenir économique radieux s'il dit oui à la construction Européenne imaginée par ses représentants. Peut-être que lui, depuis son usine, il ne voit chaque année qu'un peu plus de précarité, un peu moins d'acquis sociaux, plus de chômeurs parmi ses amis. Peut-être le garçon voit-il son pouvoir d'achat s'écrouler? Peut-être se dit-il que ses chances d'évolution sociale sont proches de zéro, voir même négatives et que les dizaines d'émission promettant à d'illustres inconnus de devenir des stars sont assez proches, dans leur finalité des jeux du cirque romains ou d'une « bonne petite guerre » (ça relance l'économie et ça occupe le peuple): anesthésier sa capacité d'interrogation sur son propre sort et le degré de responsabilité des « dirigeants ».

Autre journaliste épris de démocratie, Jacques Julliard, directeur délégué du Nouvel Observateur indique pour sa part: « le désir référendaire correspond plus au fantasme rousseauiste du contrat inaugural qu'à un véritable besoin démocratique ». A chacun ses fantasmes et les fantasmes seront bien gardés. D'ailleurs, fantasme qui roule n'amasse pas mousse!

Dans la série fantasmes, impossible de manquer Internet, ce repère de pédo-nazis, de terroristes et autres salauds. C'est Bernard Getta (pour nos amis lecteurs branchouilles, il ne s'agit pas d'un DJ mais d'un éditorialiste de France Inter, la radio qu'écoutait mon grand-père): « la mobilisation, les conversions se font de bouche à oreille, amplifiées par Internet et ses « chats », ses « blogs » et ses méticuleuses et fausses analyses du projet qu'on y trouve à foison ». On dirait du pur Danielle Kaminsky. Mais je m'égare, reprenons le discours de Bernard Getta: « Une radicalité prépolitique de type américain recontre le vieux fond révolutionnaire français. Il y a dans l'air, quelque chose de Mai 68, la haine en plus ». Pas moins. Entre les sales gauchos révolutionnaires de 68 et la haine (en plus) on va dépasser le stade de la chienlit pour arriver à... A quoi d'ailleurs?

Cette haine, ces salauds de Français, nourris au sein de la désinformation véhiculée par le grand Satan Internet, feraient bien de la ravaler. Serge Raffy, journaliste au Nouvel Observateur estime ainsi, comme le rapporte le Monde Diplomatique, que « malheureusement, il faut leur dire: oui les problèmes sociaux, votre petit confort personnel, eh bien ! Aujourd'hui, ça doit passer en second ».

Hasard: alors que ces lignes s'écrivent, passe à portée de mon regard une « publicité » mettant en scène un enfant du tiers-monde et la légende suivante: « tu mangeras quand tu seras productif ». Quant à toi, sale privilégié de futur participant au fantasme rousseausite, vautré dans dans ton petit confort personnel: comprends que tu passes après. Après quoi d'ailleurs?

Il faut dire que le danger est grand. Les partisans du « non » étant ce qu'ils sont et leurs méthodes étant ce qu'elle sont, si le non l'emportait, dieu sait où cela finirait. Le Monde Diplomatique nous rappelle fort heureusement cette sortie de Martine Aubry à propos de certains arguments des partisans du  « non »: un « populisme qui a conduit l'Italie d'autrefois à ce qu'on sait ». Diantre!

Heureusement que ces journalistes et autres politiques sont là pour rappeler au garçon qui passe ses journées à l'usine que le référendum est un fantasme et non pas un besoin démocratique, qu'il ferait mieux de noyer sa haine et ses relents soixantehuitarde dans la bière. Quant à son petit confort personnel, il faudrait que ce sale égoïste l'oublie cinq minutes. Par charité?

Passons sur la situation sociale largement privilégiée de ces dispensateurs de bons conseils de l'oncle Bob. Même si Kitetoa.com n'a pas d'opinion sur l'aspect néo-libéral ou pas, social ou pas, de la constitution en question, il faut bien noter qu'il y a là comme une petite similitude avec les discours de l'OMC caricaturés dans un récent livre racontant leurs « méfaits », par les Yes Men (Les Yes Men - Comment démasquer (en s'amusant un peu) l'imposture néolibérale » aux éditions La Découverte. Transfert avait relaté en long en large et en travers les impostures hilarantes et oh combien pédagogiques de ces empêcheurs de prodiguer des bons conseils néo-libéraux en rond.

Dans ma recherche permanente de procès, je me laisse aller à cette reproduction sans droits d'un discours prononcé par l'illustre Kinnithrung Sprat, du département pour le Développement et la recherche économique de l'OMC lors d'un déjeuner de l'Association des comptables certifiés d'Australie: « Entre 1960 et 1980, les pays de l'Afrique subsaharienne ont connu une croissance de 36%. Entre 1980 et 2000, leur revenu a décliné de 15%. C'est plus que les pertes de nombreux pays après la crise de 29!

Quant à l'Amérique Latine, son économie a crû de 74% entre 1960 et 1980, mais seulement de 6% depuis lors.

Les quarante-neuf pays les plus pauvres, qui représentent 10% de la population mondiale ont vu leur participation aux échanges internationaux diminuer de plus de 40% depuis 1980; ils ne représentent plus aujourd'hui que 0,4% du commerce mondial.

Près de 1,6 milliard de personnes vivent actuellement dans des conditions pires qu'il y a quinze ans. La moitié de la population mondiale - 50% de plus qu'en 1980 - survit avec moins de 2 dollars par jour. Deux milliards d'individus souffrent de malnutrition chronique, et le nombre de personnes qui vit avec moins d'un dollar -1,3 milliard- par jour semble également être en augmentation dans la plupart des régions du monde.

Même dans les pays les plus riches, les choses ont empiré depuis 1980. Aux Etats-Unis, le revenu médian stagne ou décline. Les Américains doivent aujourd'hui travailler en moyenne six semaines de plus par an pour obtenir le même niveau de vie qu'en 1973. En Europe, le chômage structurel est élevé et nombre d'indicateurs montrent que la situation s'y est également dégradée.

[...]

Bref, à qui profite le nouvel ordre mondial? En fait, pour le dire simplement, on doit constater que la libéralisation enrichit les riches et appauvrit les pauvres.

La largeur du fossé qui sépare les riches des pauvres a doublé au cours des quarante dernières années. Aujourd'hui, un cinquième de la population mondiale monopolise 80% du revenu mondial, tandis que le cinquième de le plus pauvre se contente de 1% de ce revenu. Comme l'observe l'UNICEF, « tout autour de la planète, l'apartheid a un nouveau visage [...] des millions de personnes vivent dans des conditions épouvantables côte à côte avec les bénéficiaires d'une prospérité sans précédent ».

Même dans les pays développés, la distance entre les salaires des cadres dirigeants et ceux des travailleurs de base n'a jamais été aussi grande - elle est en fait plusieurs fois supérieure à ce qu'elle était il y a vingt ans. La rémunération des travailleurs non qualifiés a décliné d'environ 25% entre 1984 et 1995: aux Etats-Unis, elle a baissé de 20% en termes réels depuis les années 1970.

Tout cela n'a évidemment rien de très nouveau. Au début du XIXe siècle le revenu réel par habitant des pays les plus riches était trois fois plus élevé que celui des pays les plus pauvres; en 1900, cette proportion était de 10 à 1; en 2000, elle était de 60 à 1.

[...]

Tous ces chiffres mesurent le long terme. Qu'en est-il au niveau du court terme?

On estime que la dernière ronde de négociations commerciales a coûté à l'Afrique subsaharienne environ 600 millions de dollars de revenu par an.

La CNUCED estime que les pays les moins développés perdront entre 163 et 265 millions de dollars de revenus d'exportation en raison de l'application des accords de l'Uruguay Round et qu'ils paieront entre 146 et 292 milliards de dollars de plus en importations.

C'est peut-être là la raison pour laquelle, en juin 1999, trente pays africains ont signé une déclaration contre les nouveaux accords de commerce. C'est peut-être aussi ce qui explique pourquoi les pays en voie de développement ont saisi toutes les opportunités - à commencer par les protestations de Seattle - pour exprimer leur opposition aux négociations organisées par l'OMC.

Si l'OMC était vraiment sincère quand elle parle de réduire la pauvreté dans le monde, on peut supposer qu'elle essaierait d'instituer des règles commerciales susceptibles de favoriser les pays pauvres par rapport aux pays riches chaque fois que c'est possible. En réalité, c'est exactement le contraire qui se passe. Les Nations Unies estiment que les pays pauvres perdent environ deux milliards de dollars par jour en raison de réglementations commerciales injustes, souvent instaurées par notre organisation. Il s'agit d'une somme quatorze fois supérieure à ce que les mêmes pays reçoivent au titre de l'aide internationale.

L'OMC n'a pas cessé de fermer les yeux sur les mesures protectionnistes prises par les pays développés, alors même que nous nous faisions l'écho de leurs exhortations aux pays du tiers monde pour que ces derniers ouvrent de plus en plus leurs frontières.

Ainsi, par exemple, les taxes d'importation sur le sucre sont de 151% aux Etats-Unis, de 176% en Europe de l'Ouest et de 278% au Japon. En Ouganda, elles sont seulement de 25%, et on exige de ce pays qu'il les diminue encore plus.

En moyenne, les taxes à l'importation des produits manufacturés en provenance des pays en voie de développement sont quatre fois plus élevées que celles frappant les produits manufacturés en provenance des pays industrialisés. Ce type de structure tarifaire défavorise fortement la production de produits à forte valeur ajoutée par les pays du tiers monde, d'où la stagnation de leur développement industriel.

Les règles de l'OMC suscitent de nombreux handicaps pour les pays pauvres, ce qui explique une bonne partie de leurs problèmes. Les pays pauvres ont beaucoup plus de difficulté que les pays riches à participer au processus de décision au sein de l'OMC.

Seulement 12 des 29 pays les moins développés disposent d'un bureau à Genève. Nombre de pays membres ou observateurs ne peuvent tout simplement pas se payer le luxe d'une représentation en Suisse.

[...]

D'après une étude de la Banque Mondiale, l'élimination des barrières protectionnistes érigées par les pays développés permettrait à 300 millions de personnes de sortir de la pauvreté ».

L'éminent Kinnithrung Sprat, du département pour le Développement et la recherche économique de l'OMC, indiquait dans son discours que la future OMC aurait pour fondement la Charte des droits de l'homme de l'ONU, « laquelle nous semble fournir une garantie que notre activité aura pour horizon essentiel les intérêts de l'humanité, et non pas ceux des entreprises ».

On peut toujours rêver.

Ceci dit ce discours démontre au moins une chose. Les experts et autres décideurs qui dessinent l'ordre mondial le font à l'image qui les arrange. De même, les politiques se font généralement élire pour régler leurs problèmes, pas ceux de leurs électeurs, sauf en période électorale, qui favorise le clientélisme. Les journalistes, pour leur part, ont une fâcheuse tendance à vouloir imposer leur analyse à leurs lecteurs et éviter de fâcher leurs contacts.

Il ont tous dû oublier (ou ne savent pas?) que seul le non-agir permet de régler les choses. L'inverse produit le chaos.

Enfin, comme les lecteurs l'auront noté, cet article ne vise pas à donner une hypothétique opinion sur le fait qu'il faille voter pour ou contre la constitution européenne. Kitetoa.com n'a pas vraiment d'idées ou d'arguments sur ce sujet...

Kitetoa




citation du jour: « Porque comer algarrobas no es muy normal »

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