[Kitetoa, les pizzaïolos du Ouèb

La droite dure décomplexée fait rimer anarchisme et terrorisme : triomphe de la non-pensée et de l'inculture

On pourrait disserter sur l'insistance du gouvernement de Nicolas Sarkozy à stigmatiser les anarcho-autonomes, dangereux « terroristes ». Nombre de media, passée la première réaction suiviste habituelle, ont tout de même fini par s'interroger sur cette démarche accusatoire visant, il faut bien le dire, à faire prendre des vessies pour des lanternes. Inutile de s'appesantir sur ce point. Élargissons le débat ?

Anarchistes. Anarcho-autonomes. Les mots sont prononcés ces temps-ci par les journalistes télévisés et radio avec une intonation particulière. Une sale intonation.

Une intonation qui résonne dans l'oreille du téléspectateur ou de l'auditeur comme une sorte d'accusation. Comme si être anarchiste était une sorte de maladie. Comme si l'anarchie était une chose répugnante ou dangereuse. Un peu comme le diable au Moyen-Age. La bête... Avec un président qui n'aime ni lire ni que l'on réfléchisse avant d'agir, l'exemple vient d'en haut. La culture fait visiblement défaut. L'anarchie doit-elle vraiment être stigmatisée ? Doit-on vouer aux gémonies, par extension, tous les grands intellectuels libertaires ou anarchistes ? Adieu donc l'espèce de terroriste Pierre Joseph Proudhon, enterré Léo Ferré, crucifié le dangereux Prévert, brûlé le terrible Bakounine, rayé de l'histoire l'affreux William Godwin, etc.

La démarche du gouvernement n'est pas nouvelle. Ni spécifique à la France. Prétexte bienvenu ou conséquence, le 11 septembre a donné au gouvernement américain l'occasion de « criminaliser » toute pensée déviante. Entendez toute position qui irait à l'encontre des siennes. Vous êtes « avec nous ou contre nous », dans « l'axe du bien » ou dans « l'axe du mal ». On sait où cela a mené. Guerres injustifiables, basées sur des mensonges éhontés, enlèvements - parfois de complets innocents, tortures, incarcérations hors de tout cadre juridique, procédures judiciaires d'exception et tant d'autres choses qui facilitent, on s'en doute, l'acceptation du concept de démocratie, dont se prévaut le gouvernement américain, par les pays dans lesquels il compte l'importer à coup de bombes.

Ennemi premier

Avec l'arrivée au pouvoir des néo-conservateurs aux Etats-Unis, c'est toute une idéologie qui a pu être appliquée à l'échelle planétaire. De l'autre côté de l'Atlantique, ce sont les islamistes qui ont été désignés comme ennemi premier. De ce côté-ci, c'est tout ce qui est à gauche de la droite dure qui est désigné comme un danger pour la société. Question d'environnement sans doute.

Le premier signe de cette diabolisation est passé relativement inaperçu. Il fallait pour le repérer, lire le rapport sur la Sécurité, annexé au projet de loi de finances pour 2006 - qui définit le budget de l'Etat en la matière -, au titre du "projet de loi pour améliorer encore les résultat de la politique de lutte contre le terrorisme. Le pointage des vilains gauchistes est de fait assez insidieux. A base de statistiques particulièrement floues et d'une présentation habile (ou pas...) d'un tableau dont la dernière ligne efface l'intérêt des détails, le rapport laisse entendre que le terrorisme « intérieur » d'extrême gauche existe bel et bien en France. Marc Le Fur, sous-préfet breton et député UMP exposait ainsi en novembre 2005, chiffres du ministère de l'Intérieur à l'appui que les vilains gauchistes étaient responsables de 104 actes de terrorisme (« attentats et actions violentes ») au premier semestre 2005. Derrière les mouvements Corses, mais loin devant les Bretons ou l'extrême droite...

Autre signe inquiétant, une note du ministère de la Justice destinée aux parquets et présidents des cours d'appel Français. Elle désignait en juin dernier des « anarcho-autonomes » sans jamais définir leur ligne idéologique, comme un groupe dangereux, auteur « d'actions violentes », en leur imputant des détentions d'explosifs, leur reprochant d'avoir perpétré des « vols à main armée » et... d'avoir participé à des « manifestations de soutien à des prisonniers ou d'étrangers en situation irrégulière ». Et la note de demander aux destinataires de bien vouloir envisager leur dessaisissement au profit de la section anti-terroriste du parquet de Paris s'ils étaient amenés à connaître d'une affaire mettant en cause des anarcho-autonomes. Bien malin le parquetier ou le président du tribunal qui saura reconnaître un anarcho-autonome... Mais qu'importe. Même si la démarche sémantique est peu fine, on associe des manifestants qui s'émeuvent des conditions de détention des étrangers à des terroristes, auteurs, qui plus est, de vols à main armée. La question qui devrait venir à l'esprit d'une personne armée de plusieurs neurones serait la suivante : les parquets et les présidents de tribunaux doivent-ils signaler à la section anti-terroriste de Paris les dangereux anarcho-autonomes qui composent le Comité des droits de l'Homme de l'ONU ? De fait, celui-ci a sévèrement épinglé l'Etat Français le 25 juillet dernier sur lesdites conditions de détention en centre de rétention. Ne parlons même pas de ces dangereux terroristes de la Cimade...

Gauchistes forcément terroristes. Une idée simpliste qui ne déplairait pas à Nicolas Sarkozy, lui qui fustigeait les effets évidemment dévastateurs de Mai 68 sur la société Française...

Sorytelling contre pensée

L'intérêt de disposer de plusieurs neurones, c'est de pouvoir développer un esprit critique, de s'interroger sur le sens des mots, sur la généralisation du storytelling comme méthode de gouvernement, de Washington à Paris, en passant par Londres, Madrid, Jérusalem ou Gaza.

Réfléchir n'est pas une idée à la mode ces temps-ci. Dormez citoyens, la droite dure décomplexée est aux commandes et vous prépare des lendemains qui chantent. Juré craché.

Là où un peu de silence ne nuirait pas, on a une avalanche de déclarations intempestives de la part des gouvernants qui pour faire accepter leurs inepties intellectuelles nous invitent à cesser de penser. Pratique...

Pratique parce qu'à bien y regarder, les délires de la droite dure décomplexée sont effrayants. Et qui prendrait la peine de réfléchir quelques instants à leurs répercussions pour les générations à venir, devrait assez logiquement s'empresser de manifester son opposition, si ce n'est sa révulsion. Sans jouer les vieux cons à base de « c'était mieux avant », il est permis de se demander où sont passés les 400.000 manifestants qui suivaient dans la rue SOS Racisme à sa naissance, le milliard et quelque de spectateurs qui s'enthousiasmait pour le sauvetage de l'Afrique au travers de Live Aid, les mères (aujourd'hui grand-mères) qui défilaient dans la rue contre le meurtre de nos enfants après la mort de Malik Oussekine (un million de personnes dans la rue).

Aujourd'hui, dans un silence assourdissant, la droite dure décomplexée instaure des tests ADN pour le regroupement familial, l'enfermement sans limite de temps et sans décision judiciaire pour des crimes qui « pourraient » être commis (Minority Report), des peines plancher qui ont déjà fait la démonstration de leur inapplicabilité, sauf à vouloir remplir les prisons de voleurs de pommes et doubler le nombre d'incarcérés, le fichage des mineurs (Edvige et Cristina), le dépistage de la délinquance chez les enfants de maternelle, le détricotage du code du Travail, la nomination du président de France Télévisions par le chef de l'Etat, etc.

L'atonie des populations, si elle ne peut être excusée, peut au moins être comprise. Le vieil adage « diviser pour mieux régner » fonctionne a plein. En draguant tout le monde à coups de « bon sens près de chez vous », en faisant bouger les frontières idéologiques, le président français est parvenu à diviser profondément la société. Chacun se replie sur soi et les luttes pour sauvegarder le contrat social qui nous unit ne sont plus relayées. Elles meurent d'indifférence et assommées sous les coups de boutoir de la pipolisation de la vie politique. L'hôte de l'Elysée a bien raison. Quand il y a une grève en France, plus personne ne le remarque. En revanche quand une ministre accouche, le monde entier est au courant. Au fond, il n'est pas certain qu'il devrait s'en réjouir comme il le fait. Mais c'est une autre histoire.

Lorsque les Américains ont élu pour la deuxième fois l'inénarrable George Bush, avec la complicité des machines de vote électronique - que l'on installe insidieusement en France - les 49 % qui avaient voté contre lui ne sont pas restés silencieux. Manifestations contre une lamentable guerre, site où ils s'affichaient en demandant pardon au monde pour les Etats-Unis, d'avoir imposé un président aussi stupide et dangereux pour l'équilibre de la planète. De cela, en France, on ne verra rien.

On continuera à entendre l'hôte de l'Elysée marteler sans fin, comme une triste rengaine « travailler plus pour gagner plus ». Parce que..., pense-t-il probablement (sinon, pourquoi ?), comme l'affichaient d'autres avant lui - de sinistre mémoire - « le travail rend libre ». On a les certitudes que l'on peut.

Kitetoa

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